vendredi 23 juin 2017

Extrait 14/14 : Paris

_
« Je suis épuisée, je n’y arrive plus. Mon cerveau refuse de traduire, ma main ne peut plus écrire et mon ordinateur fonctionne au ralenti. Un virus, sûrement. Il faut pourtant que je m’y remette. J’ai plusieurs jours de retard et il me faut cet argent. L’éditeur attend mon texte. Ce sera mon cadeau d’au-revoir, une vaine tentative de me faire regretter. Mais je ne me fais aucune illusion, je serai vite oubliée. Un matin, devant une machine à café, quelqu’un dira mais qu’est donc devenue cette traductrice qui travaillait si lentement ? Vous savez bien, cette Libanaise ou Jordanienne, je ne sais plus. On lui répondra peut-être. Ou pas. Et puis la conversation glissera sur autre chose. Des manuscrits à corriger, un auteur à relancer. Où serai-je alors ? Que serai-je ? » 
_

jeudi 22 juin 2017

Recension du HuffpostMaghreb

_

Pleine Lune sur Bagdad d'Akram Belkaïd : De l'Atlantique au Golfe, des femmes et des hommes dans la nuit de Hulagu-Bush

Par   

Ceux qui ont pu visiter l'Irak sous embargo en 2002, alors que s'accumulaient les nuées malsaines de la guerre, pouvaient sentir de Baghdad au Nadjaf, et sans doute jusqu'à Basra, que le désespoir avait une consistance palpable, matérielle. Si lourde que certains en arrivaient à voir dans le cataclysme qui s'annonçait une issue possible.
Beaucoup admettrons par la suite que c'était une illusion, une fausse issue, pour les peuples et les individus d'Orient ou du monde arabe qui sont un peu comme les humains dans la mythologie grecque constamment ballotés entre les humeurs changeantes des Dieux de l'Olympe.
Le magnifique recueil de nouvelles d'Akram Belkaïd qui se lit comme un roman polyphonique avec des personnages qui s'entrecroisent tous dans un moment où un des Dieux de l'Olympe moderne, de l'Empire, donne l'ordre d'entamer le carnage, m'a replongé dans l'Irak de 2002.
_

Extrait 13/14 : Casablanca

_
« Que dit la nuit ? Oui, que nous dit-elle de Casablanca ? Ou, plutôt que nous montre-t-elle ? Tournons le dos à l’océan agité et à la grande mosquée baignant dans sa muette solitude. Regardons vers le nord-est. Nos yeux balayent un entrelacs de petites collines hérissées de maisons de lune. Des semis d’habitations construites à la hâte, dans l’obscurité, avant que le jour ne se lève et que le bidonville dont il est ici question ne réalise que de nouveaux arrivants viennent de s’y installer. C’est une mer difforme où tanguent des chicots en ciment, ou en boue séchée, avec des toits de tôles ondulée sur lesquels on a posé quelques parpaings friables pour se prémunir des caprices du vent. Sous les faisceaux ivoire, c’est un tableau silencieux de désolation et de misère. Des fils électriques enchevêtrés, quelques citernes en plastique aux couleurs vives et les inévitables antennes paraboliques, liens aliénants vers un ailleurs impossible à atteindre. Regardez bien cette misère, amusez-vous de ces poules et de ces moutons que l’on parque comme on peut. Sentez, allez-y, forcez-vous à le faire, humez cette puanteur venue des venelles aux lits creusés par les eaux usées et qui ne verront jamais de goudron ou de trottoirs. Voilà, maintenant, vous savez. Vous pouvez comprendre ou deviner. Vous ne pouvez ignorer. »
_

mercredi 21 juin 2017

Extrait 12/14 : Beyrouth

_
« Il est des lieux où les nuits de pleine lune sont les plus majestueuses. En lisant ceci, certains vont penser au Sahara, aux steppes de Mongolie, aux océans et à leurs immensités respectives. D’autres évoqueront les Alpes ou bien alors le Sinaï ou encore les massifs verdoyants qui surplombent la cité de Nizwah dans les terres intérieures du sultanat d’Oman. Il ne s’agit pas de les contredire car ces points de vue sont largement fondés et respectables. Mais il faut rajouter à cette liste Beyrouth, aimée de la mer, de la montagne et des cieux. Se promener sur la corniche, déambuler du côté du Raoucheh et, du haut des falaises, abandonner son regard à la danse des reflets de l’astre dans les flots sombres : bien malchanceux sont celles et ceux qui n’ont pu éprouver un tel enchantement. »
_

mardi 20 juin 2017

Extrait 11/14 : Tunis

_
« Cette nuit, le qouwad est inquiet. Monçof et Khaled, ses deux compagnons de beuverie sont déjà bien imbibés et ils multiplient les toasts les plus farfelus. Si l’un lève sa bouteille à la santé d’Oussama Ben Laden et de Saddam Hussein, l’autre renchérit en rendant hommage à Madonna, à Monica Lewinsky et Anna Nigrasse. Jusque-là, rien de bien grave. Mais voici que l’un d’eux crie « A la santé de Chirac ! Un homme, un vrai ! » et son compère réplique par un strident « A notre président ! Un flic, un vrai ! ». Certes, cette cave où ils sont réunis depuis le milieu de la soirée n’a ni fenêtre ni soupirail mais Mehrez connaît bien la vérité absolue du pays : la terre et le sous-sol sont comme les murs, ils ont des oreilles. »
_

lundi 19 juin 2017

Extrait 10/14 : Washington D.C.

_
« Dix-sept heures à Washington, district de Columbia, capitale fédérale des Etats-Unis d’Amérique, cœur de l’hyperpuissance impériale et cité du gossip et des milles intrigues. Ali Bacha sort d’un immeuble discret de K Street. Il y a passé la journée en compagnie de représentants de l’administration Bush et d’une flopée de conseillers en affaires publiques, dénomination habituelle pour désigner les lobbyistes dont la densité dans cette partie nord-ouest de la rue est la plus élevée au monde. De grande taille, mince, la soixantaine alerte, le profil aquilin, les yeux bleus et une chevelure blanche plaquée vers l’arrière, l’homme porte beau et attire immanquablement regards et sourires. C’est d’autant plus vrai qu’il affiche une mine détendue laquelle tranche avec la tension lasse des gens qui viennent de débaucher, la plupart mus par l’envie de rentrer au plus vite chez eux. Cela passera par une bonne heure, voire plus, dans le métro ou le train de banlieue puis, peut-être, autant sur la route. »
_

vendredi 16 juin 2017

Extrait 9/14 : désert irakien

_
« Le désert irakien, à l’ouest, bien loin de la frontière jordanienne. La route, un ruban sombre à deux voies dans un sens, autant dans l’autre. De jour, une fuite monotone à travers les collines chauves et les vasières asséchées depuis l’aube des temps. La nuit, une odyssée au plus profond des nudités et des ténèbres bleutés. La route, donc, dans son calme éthéré. Un taxi collectif surgit, presque neuf, déjà deux cent mille kilomètres au compteur, peut-être plus. Sûrement plus. Une Toyota, Land Cruiser, Série 8, année 1998. Un bloc d’acier qui fend l’air glacial. Soudain, l’élan se brise. Crissement des freins, gomme brûlée, étincelles sur l’asphalte et une, deux, trois embardées du véhicule qui manque de se renverser. Puis, le silence et, toujours, l’étrange géométrie des lieux et leurs formes irréelles sous le nacre lunaire. Au loin, les lumières de Ramadi pointillent. Quelques minutes suspendues puis le véhicule repart, phares éteints, roulant au milieu de la chaussée.

Il s’est passé quelque chose. »
_