jeudi 7 septembre 2017

Mais que peut la poésie ?

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Message d'un lecteur :

Je viens de lire "Pleine lune sur Bagdad". Des situations où se déploient la suspicion, l'hypocrisie, le cynisme, la duplicité, la vengeance, le meurtre, le drame de l'exil, la trahison .... Mais au-dessus de ces souffrances, la poésie ! Une poésie marquée par l'histoire, par le destin tragique d'un peuple qui n'en finit pas de se débattre avec ses fantasmes, son désespoir, ses démons, et néanmoins affirme sa volonté de survivre. Mais que peut la poésie ? Seul refuge pour exister ? Illusoire protestation?  Foyer d'une énergie pour reconstruire des Etats et des peuples? 
J'y ai vu la manifestation d'un grand "malaise dans la civilisation" arabo-musulmane.

C.L
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dimanche 27 août 2017

RFI : «Pleine lune sur Bagdad», 14 nouvelles pleines de poésie sur la guerre

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Par  


«Pleine lune sur Bagdad», 14 nouvelles pleines de poésie sur la guerre

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jeudi 13 juillet 2017

Nouvelles du monde arabe : Entretien avec Akram Belkaïd (Pleine lune sur Bagdad)

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DIACRITIK


— Le magazine qui met l'accent sur la culture —

Jeudi 13 juillet 2017




Akram Belkaïd, journaliste algérien, vient de faire paraître aux éditions Erickbonnier dans la collection « Encre d’Orient », un recueil de quatorze nouvelles dont le point de jonction est le 20 mars 2003, « la nuit de pleine lune » où les États-Unis ont déclenché l’invasion de l’Irak pour renverser le pouvoir en place. Se positionnant dans différents pays et villes du Maghreb au Machrek, il saisit des situations et des personnages très divers pour faire vivre aux lecteurs le quotidien d’Irakiens, de Palestiniens, de Saoudiens, de Koweïtiens, de Syriens, d’Algériens, de Jordaniens, de Libanais, de Marocains, de Tunisiens qui ont vécu, les uns et les autres, cette irruption brutale de l’intervention américaine. Chaque nouvelle réserve une place la poésie dont on sait qu’elle est un genre majeur dans la civilisation arabe et en valorise l’élément métaphorique le plus utilisé, la lune. Certains poètes reviennent comme Nâzik al-Malâïka, Mahmoud Darwich ou Mohammed Dib. La poésie n’est pas citée comme ornement : elle est profondément inscrite dans la vie et la culture des personnages mis en scène. Le choix du sujet de chaque nouvelle est fait pour donner une information mais aussi pour créer un décalage entre le lecteur et sa représentation de ces sociétés.

La suite est à lire ici : Nouvelles du monde arabe : entretien avec Akram Belkaïd
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mardi 11 juillet 2017

Passage à "Liberté sur Paroles", d'Eugénie Barbezat, Aligre FM

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03 juillet 2017

Avec Akram Belkaïd pour son livre "Pleine lune sur Bagdad" (éditions Erick Bonnier), un recueil de 14 nouvelles poétiques et politiques qui racontent les guerres intimes, les déchirements, les crimes et les moments de grâce qui de Bagdad à Casablanca, de Gaza, Tunis, Washington à Paris, ont eu lieu le 20 mars 2003, tandis que par une nuit de pleine lune, les Etats-Unis d’Amérique et leurs alliés déclenchaient l’invasion de l’Irak pour renverser le président Saddam Hussein et son régime. Encore une fois, sous la plume de cet auteur libre et érudit, c’est un éclairage décalé sur le Moyen-Orient qui nous est offert… Où l’on se dit que parfois la vérité éclate plus sûrement à la lueur de l’astre reflétée par la lune qu’à celle du désastre médiatique !

Pour écouter l'émission : cliquez ici
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samedi 1 juillet 2017

Après le chemin... (Gaza)

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Gaza, de nuit. Immense prison à l’air libre. Cage étroite pour humains sans droits ni libertés. La honte du monde dit éclairé. Malédiction éternelle pour celles et ceux qui permettent et tolèrent cette infamie. Premières images. Une grand-mère, altière, vêtue d’une robe d’intérieur noire, un fichu sur les cheveux, la peau blanche et un visage anguleux où deux yeux verts, à peine mobiles, fixent avec sévérité sa petite-fille. La petite-fille, justement. En pyjama fleuri. Sept ou huit ans, les mêmes yeux, la même bouche, de petites mains fines et une cicatrice au front. Une pièce chauffée au poêle à charbon, des tapis au sol, deux banquettes en guise de lits ou de fauteuils et une table basse, large et rectangulaire. Au mur, deux cadres accrochés, reliés par un chapelet d’ambre. Dans l’un, la photographie d’un homme, jeune, visage sérieux, toujours les mêmes yeux verts et un menton volontaire. Dans l’autre, celle d’une femme, jeune aussi, la chevelure brune épaisse, ramenée sur une épaule, regard au loin, une impression de fragilité qui s’en dégage.
Une pièce, donc. Au rez-de-chaussée d’une maison à deux étages. Le premier et le second sont inoccupés car inhabitables. Des trous dans les murs, impacts d’obus, perforations de balles, gravats et cendres. Un paradis pour les rats et les insectes. La maison, ou ce qu’il en reste, est promise à la destruction. Un jour, on ignore quand mais il viendra, l’armée israélienne la dynamitera et les bulldozers la transformeront en tas informe hérissé par les treillis d’acier. La grand-mère le sait. La petite-fille l’a deviné. C’est la vie ou ce qu’il en reste. Dans la pièce où elles se trouvent, les affaires les plus importantes sont toujours à portée de main. Les soldats ne donneront que quelques minutes pour évacuer l’endroit. Il faudra faire vite. Très vite.
Le quartier maintenant et la localisation de la maison. Al-Zahra, et un lotissement à quelques dizaines de mètres de la mer interdite. Interdite pour les Gazaouis, s’entend. C’est la nuit donc avec son silence troublé de temps à autre par le bruit métallique des chenilles. Parfois, un coup de feu claque, des cris fusent et des sifflets trouent l’obscurité. L’occupation coloniale ordinaire. Ici, même la nuit est craintive et les rayons de lune s’excuseraient, s’ils le pouvaient, d’illuminer une terre où l’espoir est proscrit et la dignité humaine déclarée hors-la- loi.
Mais revenons à la grand-mère et à sa petite-fille. Toutes deux sont assises en tailleur, la table entre elles. Devant la première, de grandes feuilles de papier, des roseaux taillés en calame et des pots d’encre de diverses couleurs. Le geste est lent, très lent. Le stylet gratte le papier et l’imprègne. Les lettres apparaissent, noires comme les flots, de facture classique, un naskh orthodoxe avec quelques nuances de mu- haqqaq. La respiration accompagne le rythme de l’élancement, des courbures et des portées. Les pointes aiguisées en sont la suspension, la finesse des signes diacritiques témoignent de la maîtrise de l’énergie. C’est un ballet mené par la main droite. La main gauche, elle, est serrée, posée sur le coin inférieur de la feuille, le pouce emprisonné par les autres doigts.
La petite observe. Elle aussi a un papier placé devant elle et un porte-plume qui roule sur le bois quand il lui échappe. Ses yeux plissés déchiffrent les arabesques tracées par la grand-mère.
– Je parcourrai cette longue route jusqu’au bout, jusqu’au bout de moi-même. Sur le chemin, il y a encore du chemin, il y a de quoi voyager.
Sans crier gare, la petite a lu les vers à voix haute, d’un trait, et avec fierté. La grand-mère n’a pas levé les yeux. Le petit sourire qui s’est dessiné sur ses lèvres se dissipe vite.
– Applique-toi, dit-elle. Tes lignes de points ne sont pas droites.
L’enfant reprend son tracé. Elle sait ce qu’elle doit faire. Des points, ni trop grands ni trop petits et surtout parfaits dans leur forme de losange. Le point, lui dit souvent sa grand-mère, c’est ce par quoi tout commence et ce par quoi tout se clôt. C’est l’origine de l’écrit, le condensé du sens. La petite-fille ne comprend pas tout mais sa grand-mère insiste. Elle ajoute, sans se fâcher, car elle ne se fâche jamais, que le point, c’est le monde, le centre de la terre, le noyau de l’univers et le pilier premier de la géométrie de l’âme. La convergence du connu et de l’inconnu. De ce qui ne peut s’expliquer et de ce qui s’ignore.
– C’est une planète, alors ? s’est écriée un jour l’enfant.
– Si l’on veut, a concédé la grand-mère en lui caressant les cheveux.
Un geste rare. Une récompense.
– Mais si c’est une planète, pourquoi ne pas la faire ronde ? a interrogé la petite, encouragée par cette marque de tendresse. Pourquoi ce losange ?
La grand-mère n’a pas tout de suite répondu. Elle a semblé hésiter, cherchant peut-être les mots qui conviendraient le mieux.
– Le losange est un signe saint, a-t-elle enfin murmuré. C’est celui que notre maître Adam portait sur le flanc. Maintenant, il faut t’appliquer.
À l’extérieur, on entend une voix dans un micro ordonner à la population de rester chez elle. Une opération de ratissage est en cours, annonce-t-elle. On recherche deux adolescents qui ont jeté des pierres au passage d’une patrouille. S’ils se livrent, les fouilles dans les maisons n’auront pas lieu d’être. La grand-mère lève la tête, une lueur d’inquiétude dans les yeux. Elle pose son calame et murmure une invocation qu’elle achève par un long soupir qui fait s’interrompre l’enfant. Ses lignes de points sont terminées. Elle tend sa feuille avec un sourire espiègle. Elle sait que son travail n’est pas parfait et c’est sa manière de devancer les remontrances. La grand-mère sourit avec indulgence et prend la feuille. Avec un crayon à la mine fine elle entoure les points qui lui semblent trop imparfaits, pas assez biseautés.
Oumi, dit alors l’enfant en reprenant sa feuille, je ne comprends pas. Comment peut-il y avoir du chemin après le chemin ? Toutes les routes ont une fin, non ?
– Refais des points, répond la vieille avec fermeté. Si tu en réussis au moins dix, je te donne un peu d’encre rouge et tu pourras tracer autant de ب que tu voudras. Mais que des ب et rien que ça. Pas autre chose. C’est en les écrivant encore ب et encore que tu te prépares à comprendre. C’est comme une porte que l’on ouvre pour appeler la sagesse.
– Je préfère les ت, répond l’enfant, la mine faussement boudeuse. On dirait un visage qui sourit.
La grand-mère se tait. Elle guette les bruits de l’extérieur. On entend encore des cris mais ils sont de plus en plus espacés. D’expérience, elle devine que les adolescents ont probablement été capturés. Deux mères, se dit-elle, vont passer une nuit blanche, suppliant le Créateur de leur rendre leurs fils. Des pères vont sentir un poids supplémentaire affaisser leurs épaules. La lune et ses filets d’ivoire ne pourront rien pour eux. Il y a bien longtemps qu’elle ne peut plus rien pour les enfants de Gaza.
La main gauche de la vieille se serre de nouveau, emprisonnant le pouce, commandant à celle de droite de reprendre le sillon. Que nous soyons à l’étroit sur cette terre ou non, nous parcourrons ce long chemin jusqu’au bout de l’arc. Que nos pas vibrent comme flèches. Le geste est toujours assuré mais un léger tremblement apparaît. Il faut aller plus lentement, appuyer un peu plus sur le calame et il arrive ce qui arrive toujours dans ces conditions. Une tache. Minuscule, presque ronde mais suffisamment épaisse pour endosser le caractère de faute. Il faudra attendre qu’elle sèche puis la gratter avec délicatesse à l’aide d’une lame. Avec un peu de chance, seul un œil exercé saura repérer la trace de la souillure.
– Il y a des chemins qui sont très longs ma fille, dit alors la grand-mère en posant son calame après l’avoir essuyé avec un chiffon humide. On peut marcher des jours et des jours, des mois et des années sans arriver au bout. C’est une longue quête mais l’essentiel c’est de ne jamais s’arrêter. Même si on est forcé à l’immobilité, il faut que l’esprit, ce qu’il y a dans ta tête et dans ton cœur, poursuive la marche. Comprends-tu ?
– On a le droit de se reposer ? demande la fillette qui a commencé à tracer des ت un peu trop arrondis.
– Tant qu’on est un enfant comme toi, oui. Mais dans quelques années, tu ne pourras plus le faire. Tu n’en auras pas le droit. Tant que nous n’aurons pas atteint le bout du chemin, il nous sera interdit de nous arrêter. Il faudra marcher encore et encore.
L’enfant acquiesce. Là aussi, elle n’a pas tout compris. Elle n’a pas vraiment compris. Ce qui lui importe en cet instant, c’est d’éviter les reproches parce qu’elle trace des ت alors qu’elle a bâclé ses points et fait mine d’avoir oublié les ب. La grand-mère vient d’ailleurs de s’en apercevoir mais elle ne dit rien. La tache qui sèche occupe son esprit. Il faudra at- tendre demain matin avant de la gratter. D’ici là tant de choses peuvent arriver. Voilà d’ailleurs que l’on frappe à la porte. Des coups brefs et polis, presque doux. Des coups rassurants qui disent à leur manière qu’ils ne sont pas annonciateurs de mauvaises nouvelles. La petite fille attend l’autorisation du regard puis se lève en courant pour ouvrir. La grand-mère, elle, rassemble ses propres feuilles et les place avec délicatesse sous la table.
– Que le salut et la paix soient sur vous. Bonsoir Oum Ahmed !
Un grand sourire éclaire le visage de la grand-mère. Elle fait signe au nouveau venu de venir vers elle. C’est un jeune homme trapu, le visage dur mais son regard apaisé dit sa joie d’être en ces lieux. Il a un bref regard pour les deux cadres puis soulève la petite fille en riant.
– Que le salut et la paix soient sur toi. Tu es le bienvenu Yassir. Ne reste pas sur le seuil. Joins-toi à nous. Viens, j’ai presque terminé le travail.
Yassir se déchausse puis s’approche à pas rapides. Nouveau regard rapide vers les cadres ponctué par un voile de tristesse puis il jauge le travail de la petite fille.
- Tu fais des progrès mais tu préfères toujours les ت aux ب, à ce que je vois.
– Oumi dit que mes points s’améliorent, proteste l’enfant en boudant encore.
– Fais-nous un peu de place, lui ordonne sa grand-mère en tirant une liasse de feuilles de sous la table. Elle tend quelques-unes à Yassir qui les prend avec précaution. Il les lit à voix basse, l’index à quelques millimètres au-dessus de chaque mot.
Quand les martyrs vont dormir, je me réveille et je monte la garde pour éloigner d’eux les amateurs d’éloge funèbre. Oh oui, oui, c’est bien. C’est bien cela ! Ils m’ont demandé ce vers. Ils y tiennent.
– Il y a aussi celui-ci, lui tend la grand-mère. Tu peux les prendre. J’aurais fini le reste dans quelques jours.
Nous sommes les traces que nous laissons en exil et en nous. Oh, Oum Ahmed, tes lettres sont parfaites ! On dirait un Coran. Et ces fleurs. Ces feuilles. Je pourrais les proposer à quarante dollars la pièce. Oh, oui, c’est magnifique. J’ai appris tout le langage et je l’ai défait pour composer un seul mot : Patrie. Vois-tu, ô Oum Ahmed, les Israéliens peuvent nous prendre toute la terre et nous voler tous les trésors, ils n’auront jamais un aussi grand Poète que le nôtre. J’encadrerai ces feuilles et j’en obtiendrai ce qu’il convient d’exiger.
– Dieu t’entende mon fils, les temps sont durs. Tout augmente et les Israéliens nous affament.
– Je sais ma mère. As-tu entendu la nouvelle ? Ils ont tué une Américaine à Rafah. Elle s’appelait Rachel Corrie. Elle était si belle. Je l’ai croisée quelques jours avant. Elle s’amusait avec des écoliers. Un bulldozer lui a roulé dessus. Délibérément. Ces Israéliens se pensent invincibles. Ils en arrivent même à tuer des Américains.
– Comme le petit Ali, dit soudain l’enfant restée jusque-là concentrée sur son labeur. J’ai vu les affiches. Lui aussi a été écrasé par une grosse machine.
Les deux adultes se taisent. La grand-mère se lève pour préparer une infusion au thym. Yassir continue de lire les feuillets. Parfois, il s’y prend à plusieurs reprises avant de déchiffrer un mot. La petite le suit du coin de l’œil mais n’intervient pas. Elle sait qu’elle pourrait lire bien plus vite que lui mais sa grand-mère lui a expliqué qu’il serait inconvenant de le montrer. Alors, elle reprend ses lettres. Cette fois, elle change. La voici qui s’essaye au alif. Elle aime aussi ce trait vertical que l’on peut répéter à l’infini sans fatigue. Elle sait aussi que cela fera plaisir à sa grand-mère qui n’aime jamais autant que lorsqu’elle marie le alif et le . Le feu et l’air, lui dit-elle. La lettre des poètes avec celle des sages érudits.
– Tu peux passer la nuit ici si tu le souhaites, propose la vieille à Yassir en posant le plateau où fument deux tasses aux anses larges. Ils tirent à vue après dix heures.
– Je te remercie mais il faut que je rentre, décline l’autre. Je termine cette excellente tisane et je rejoins ma mère. Cette nuit risque de ne pas être comme les autres. On dit que les Américains vont attaquer Saddam dès l’aube. Sans lui, nous serons encore plus seuls.
– Seuls sur le chemin, lance la petite fille d’un air détaché et l’œil rivé à son ouvrage tandis que sa grand-mère la dévisage d’un air interloqué.
Yassir se lève en souriant. Il caresse l’enfant, dépose un baiser sur le front de la grand-mère puis quitte la maison. La vieille range la vaisselle puis demande à sa petite-fille de se préparer pour dormir. À l’extérieur, on n’entend plus rien. La gamine tente de gagner du temps. Elle n’a pas envie de dormir. Elle veut continuer à tracer et à humer l’odeur de l’encre et celle du papier. Demain, il n’y a pas école et, de toutes les façons, sa grand-mère et Yassir ont parlé d’une autre guerre qui vient. Il y aura peut-être encore des combats, des maisons et des immeubles qui voleront en éclats. Pendant tout cela, elle restera cachée sous la banquette, de la cire enfoncée dans ses oreilles, sa grand-mère à ses côtés.
Oumi, dit-elle soudain. S’il te plaît, laisse-moi écrire quelque chose.
– Quoi donc ? soupire la vieille. Il est tard...
– Je t’en prie. Quelques lignes seulement... Cela ne durera pas longtemps. Tu verras mes progrès.
– D’accord. Prends cette chute. Applique-toi et évite que tes points ne ressemblent à des olives.
– Retourne-toi, ordonne la gamine. Je te dirai quand ce sera fini.
La vieille femme s’exécute. Elle va dans la cuisine et ne revient que lorsque l’enfant la rappelle en lui tendant le parchemin. Elle lit le texte et se fige. Elle relit encore et encore puis décline les phrases à voix haute. Il lui faut répéter les mots à plusieurs reprises. Des hoquets et des sanglots étouffés l’empêchent de respecter la prosodie qui s’impose.
– Et nous, balbutie-t-elle... Et nous, nous aimons la vie... Et nous, nous aimons la vie autant que possible. Nous dansons entre deux martyrs. Nous aimons la vie autant que possible. Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués.
La grand-mère essuie ses larmes silencieuses. Elle passe sa main dans les cheveux de sa fille puis lui ordonne d’aller se coucher. À l’extérieur, on entend des sifflets et poindre le grondement des bulldozers.